Louis Rollinde
Inventaires

PAR BRUNO REMAURY, écrivain, Éditions Corti

Louis Rollinde peint depuis quarante ans, recherche régulière, répétée, de ce que peut recouvrir la notion d’inventaire : recensements d’éléments, qu’il s’agisse de planches sorties d’une taxinomie scientifique, de murs d’images, d’alignements de formes – même si ce sont le plus souvent des formes qui ne se donnent pas à voir en tant que telles. Formes informes en somme, toujours répétées, qui jouent avec l’idée d’un inventaire du réel et qui en même temps s’en échappent par l’absence de référent : inventaire de quoi ? de qui ? Peut-être celui d’un visible lui-même sans forme, comme on dirait “sans qualité”, qui échappe au regard comme à la classification et laisse au regardeur la possibilité de projeter un sens, d’y voir un objet, qu’il soit organique ou géométrique, naturel ou artificiel, peu importe, puisque ces inventaires sans objet témoignent d’abord d’un protocole – cadres, albums, planches, arborescences et classements, vitrines de sciences naturelles, organisation du visible, leçons de choses enfin. Une recherche qui, on le voit aux images ci-après, remontent à la fin des années 90 et au début des années 2000.

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Vers 2005 arrive une série charnière, celle des Planches d’acteurs, répétitions de formes dans lesquelles se succèdent des silhouettes de visages, séries de presque-portraits qui relèvent là encore d’une forme informe, visages effacés, fantomatiques, dont les quelques traits se confondent avec le fond. Quelques traits, c’est le mot, à la fois traits du visage et traits du pinceau, dispositif qui déplace le regard vers l’apparition d’une figure, dans tous les sens du mot.
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Autant de figures, autant de fantômes. L’enfance de Louis Rollinde en est peuplée : les racines de la famille Rollendes se perdent dans le Rouergue de l’an mille avant de devenir Rollinde de Beaumont. Une filiation perdue dans le temps que cultivait le père de l’artiste au travers d’un mode de vie fait de villégiatures et de fortunes évanouies poussé jusqu’à l’épuisement, tout en peignant en dilettante. Une vie d’un autre temps, passée de château en château, qu’il louait emplis de portraits de famille qui n’étaient pas les siens, déplaçant femme et enfants au bout de quelques mois ou de quelques années pour en investir de nouveaux, forteresses médiévales ou demeures du XVIIIe siècle. Louis Rollinde a ainsi passé ses premières années pris dans une nostalgie paternelle qui reconstruisait un mode de vie disparu au long de couloirs emplis de portraits, galeries de fantômes, cahiers, livres, herbiers, photographies aussi, tel ces daguerréotypes familiaux n’offrant au regard qu’une forme illisible diluée dans un reflet. Images mouvantes encore, celles des lanternes magiques et des machines d’optiques. Monde évanoui, flottant, aux images effacées avant que d’être nées.

En arrivant à Paris à l’âge de 17 ans, cette enfance fantomatique va ironiquement se retourner vers une modernité que Louis Rollinde découvre en parallèle d’une formation à l’École du Louvre, celle de Support-Surface, et plus tard d’un Franz West ou d’un Thomas Schütte, art impertinent qui prend des airs de fête foraine, masques grimaçants et ironie grinçante qui sont aussi ceux de Messerschmidt, Brueghel, Goya, Hogarth tout en se passionnant pour les collections entre art et science – silex taillés de la préhistoire, cabinets de dessins ou muséums d’histoire naturelle. Tout un art de l’inventaire et de l’ironie tournant le dos à une histoire familiale empreinte de nostalgie, comme autant de galeries d’ancêtres qui serviraient de tir au ballon. Jeu de massacre en fin de compte, consistant à détraquer la machine en continuant de comptabiliser et d’organiser un inventaire de l’invisible, recensement d’un hors-temps paradoxal à l’image de ce qui resterait après la débâcle mais tout cela en légèreté, avec distance, mine de rien en somme. Détournement d’un monde oublié dont se reconstitueraient les traits avant qu’ils ne s’effacent, pendant qu’ils s’effacent, révélant à nos yeux ce qui est simultanément en train de disparaître. Un inventaire de traces évanouies qui, chez Louis Rollinde, s’est prolongé en deux axes picturaux complémentaires, qui se croisent et se répondent.

Le premier de ces axes prolonge les alignements de planches d’inventaire, murs de tableaux toujours, mais tableaux vides qui auraient pu contenir un sujet, une forme, un visage, mémoire d’une collection dont les traces seules seraient restées, gardant à peine l’empreinte de ce qui a été, cadres dans le cadre qui ne montrent plus que le souvenir effacé d’un sujet qui y a peut-être été, absent, définitivement absent.
 

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Le second de ces axes prolonge les planches d’acteurs, suite de figures fantomatiques qui pourraient elles aussi sortir des cadres qui précèdent, inventaire de formes informes là encore, qui gardent parfois une trace anthropomorphique, quelque chose entre une figure et son empreinte, entre une collection de bustes antiques et une lithothèque emplie de fragments de roches qui laisseraient entrevoir des images latentes, de possibles traits là encore.

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À propos de ces dernières, mais pas seulement (car d’autres qui précèdent obéissent au même mécanisme), on pourrait parler de paréidolies, ce processus optique qui incite à reconnaitre une forme familière dans ce qui est précisément une forme informe, qu’elle soit celle d’un nuage ou d’une roche. Du reste les paréidolies les plus connues et recensées sont souvent celles d’une figure humaine qui se lit dans un amas rocheux. Des paréidolies dont témoigne un travail récent, macrophotographies de modelages de mie de pain où apparaissent, pour qui veut les voir, figures humaines ou animales, fleurs et formes végétales.

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Au bout du compte, c’est bien la peinture qui est le centre du sujet, et si les formes sont flottantes, le geste pictural, lui, est là, particulièrement dans les pièces les plus récentes, qui présentent une série de formes dans lesquelles l’informe domine, paréidolies qui n’en sont même plus, fragments alignés, planches dont tout référent a là encore disparu mais qui n’en gardent pas moins l’obsession pour le recensement, le classement, l’inventaire. Et si les formes s’étirent, se distordent, se déforment à l’extrême, elles n’en sont pas moins rigoureusement organisées, reliées parfois entre elles, comme le sont à nouveau les organisations du visible.
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Une accumulation qui, comme on le voit, réagit différemment à la couleur (ou est régit différemment par la couleur), celle-ci devenant peut-être plus présente au fur et à mesure que se déconstruisent et se déforment celles-là, et aussi que se diversifient les formats, car on ne l’a pas encore dit mais les toiles de Louis Rollinde vont de 12cm de côté à plus de trois mètres de long, effets d’échelles qui imposent les formes et plus encore leurs répétitions.

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On a au fond affaire avec le travail de Louis Rollinde à une archéologie du fragment – fragment issu d’un registre humain, végétal, minéral selon ce qu’on veut y voir –, archéologie qui est aussi celle du regard sur la manière dont nous organisons et classons les fragments du visible, collections de débris, mondes flottants, inventaires de l’informe enfin.